· 

Tribune d'un auteur indé

C’est l’histoire d’un mec…

 

Vous la connaissez, non ?

Parce que ce mec, il aime bien la bande-dessinée…

Enfin bon, heu…

Y a un peu de…

Et donc, ce mec…

 

Non mais vous la connaissez ou pas ?

 

Allez on redevient sérieux, les lecteurs nés avant le vingt-et-unième siècle auront reconnu l’hommage à notre ami Coluche.

 

Donc, c’est l’histoire d’un mec qui a tout plein de collections de bande-dessinée chez lui, qui dessine pendant ses cours de math au lycée et même à la maison. Il ne cherche pas à connaître les raisons qui le poussent à s’investir dans le maniement du crayon : rien à voir avec le fait de se motiver pour aller transpirer à la salle de sport du coin, afin de rentabiliser la carte de membre prise dans un élan inconscient et motivé par le bien-être indéniable procuré par de belles vacances d’été.

Quand on aime quelque chose, on lui loue son temps et son affection de façon naturelle.

Les années passent, le p’tit gars fait sa vie, atterrit dans une école de dessin et bon an mal an après quelque temps d’exercice en freelance, se découvre une passion…Attendez, une passion, vraiment ?

Non, le mot est faible, voire ridicule, à la limite de l’acceptable. Une vocation plutôt…Le genre de machin qui hurle dans votre crâne et bout dans vos tripes, une bête féroce qui vous dévore comme une hyène s’acharnant sur un sac d’os et de viande.

Il aime tellement ça le salaud, qu’il écrit deux gros bouquins, réalise un recueil de dessins d’actualité, un scénario fantastique et pour finir, une bande-dessinée rigolote…Qui ne seront jamais publiés.

Seul l’un de ses ouvrages vit le jour, étant néanmoins passé à deux poils de cul de l’édition à compte d’auteur…Au sein d’une maison d’édition.

Notre ami se demande alors :

« -Comment se fait-il que je n’arrive pas à vivre de ce que je sais faire de mieux ? » 

La réponse lui vient naturellement : puisqu’une grande partie de la jeunesse semble apprécier sa dernière œuvre, il semblerait que le milieu éditorial ne soit pas ce qui lui convienne. Qu’à cela ne tienne, l’aventure ne lui fait pas peur ! Embarquant femme et enfants, l’homme se jette alors corps et âme dans l’auto-édition !

 

 

 

C’était sans compter une autre bestiole qui rodait dans les parages, d’une férocité quasiment égale à celle qui l’avait mené jusqu’ici : l’administration française…

 

Le fait de savoir qu’il devait payer une taxe foncière quelque soit son chiffre d’affaire, les retours d’expériences atroces qu’il avait eu concernant le Régime Social des Indépendants et sa légère aversion pour ce que le langage populaire dénomme « paperasse » n’avaient pas bloqué son élan. Pourtant, quelques mois passèrent, jusqu’à ce qu’il eut l’étrange impression que quelque chose le retiendrait en arrière s’il tentait d’avancer, ou pire, le pousserait dans un profond abîme s’il avait le malheur de tenter toute nouvelle approche de son métier d’auteur.

Cette impression, c’était la législation du droit d’auteur, ainsi que cet espèce de Gollum malsain appelé paperasse qui s’étaient manifestés.

Et oui ! Car en tout bon auteur de bande-dessinée indépendant, ce brave type s’était imaginé qu’il serait considéré par l’administration française comme…Un auteur. Et donc, qu’il n’aurait qu’à déclarer ses ventes, réalisées via des plate-formes numériques, à la sécurité sociale des artistes auteurs, l’AGESSA…

Seul bémol, ce type de ventes étant considérées comme des commissions, les différents services administratifs contactés l’informèrent du fait qu’un autre organisme devait se charger de percevoir ses cotisations : l’URSSAF.

En tout bon entrepreneur qui se respecte, bien que n’appréciant guère ce dénominatif envers sa personne, le brave garçon s’exécuta et commença à déclarer ses ventes à l’organisme précité. Jusqu’au jour où un petit éditeur vint à lui, charmé par la persévérance de l’auteur et admiratif du travail accompli. L’éditeur lui proposa alors une sorte de partenariat : signer chez lui afin de recevoir l’appui d’une structure, tout en continuant de mener son activité de façon indépendante.

 

« -Parfait ! s’exclama l’auteur. C’est la suite logique de mon travail »

Effectivement, notre ami avait grand besoin de visibilité, dans un monde où les réseaux numériques étaient devenus des prédateurs publicitaires, à peine déguisés en tisseurs de liens sociaux. Or, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il appris que le législateur ne percevait pas l’argent qu’il toucherait d’une structure éditoriale de la même façon que les sommes reçues des plateformes numériques. Contre toute attente, la loi lui imposait d’effectuer une inscription auprès d’un second organisme de cotisation sociale. Croulant sous son travail d’auteur-entrepreneur, notre bon bougre abandonna rapidement l’idée de signer chez un partenaire, d’autant plus que ce dernier ne lui offrait aucune garantie de perception de chiffre d’affaire nécessaire à sa survie.

Quelle tristesse !

Mais alors, qu’en était-il des autres partenariats qui s’étaient inscrits dans son champs de possibilité ? Céder les visuels de sa bande-dessinée à une entreprise de fabrication de vêtements bios et issus du commerce équitable, par exemple ? Même topo. Droits d’auteurs, case MDA/AGESSA.

Durant toute cette série de questionnements et de déceptions, l’auteur continua de s’impliquer de toutes ses forces dans la conception de sa bande-dessinée : réalisation d’une planche en couleur hebdomadaire, mise en page et création de contenus destinées aux réseaux sociaux, investissement dans le marketing digital de son œuvre, tout en effectuant un travail alimentaire afin de compléter ses revenus. C’est dire s’il lui restait à peine de temps pour craquer une allumette.

 

 

« -Serait-ce de l’impertinence que d’imaginer qu’il me soit possible de constituer un petit stock d’albums, que je vendrai en festival ? » se demanda-t-il alors, assis sur un trône entre trois rouleaux de PQ, seul endroit où son cerveau, envahi de mille pensées, lui accordait quelques minutes de temps disponible supplémentaire.

Là encore, la bête immonde de l’administration, haletante, blafarde, les yeux sanguinolents injectés du vice qui la caractérisait, l’attendait dans un coin, à la sortie des chiottes…

S’il souhaitait vendre sa bande-dessinée de cette façon, l’auteur se devait de réaliser quelques formalités complémentaires : inscription au Registre des Commerces et des Sociétés, puis fournir à l’URSSAF une déclaration d’activité supplémentaire. Trois fois rien, diriez-vous ! Cela n’empêcha pas l’auteur de se demander ce que cela impliquerait. On lui dit alors que l’activité générant le plus d’argent serait considérée comme principale.

« -Heu…Vous voulez dire, plus que les cents euros maximum que je vais faire par mois en bénéfices durant les premières années ? » s’interrogea-t-il en son fort intérieur, trop fatigué pour poser la question à l’agent administratif qui le renseignait. Sachant que d’année en année, les revenus commerciaux (issus de ventes physiques) comme libéraux (issus de ventes numériques) pouvaient fluctuer de façon totalement différente, il se demanda bien dans quelle galère administrative il risquait de s’embarquer. Oui, car ce qui ne se présentait pas forcément comme un problème pour une activité générant un chiffre d’affaire conséquent, le devenait vite lorsque l’on se devait de mettre toutes ses forces disponibles au service de la survie de  son entreprise.

 

En effet, la bande-dessinée de notre ami recevait de nombreuses louanges de la part du public issu des réseaux sociaux. Néanmoins, l’étape suivante qui consistait à vendre un produit en plusieurs centaine d’exemplaires alors qu’on ne dispose d’aucun budget publicitaire était similaire à la montée du pic d’Aspin par un escargot tétraplégique tractant trois buffles à cornes endormis.

 

Perdu dans cette ribambelle de tourments, notre cher ami, accablé par le désespoir, dans un élan soumis à une tempête de pensées sombres et glaciales, décida de mettre fin…

…À sa journée de travail en allant faire des crêpes.

 

Apparemment, certains éditeurs se seraient permis de dire que les auteurs se comportent comme des enfants. Il semblerait que ce constat vienne du fait qu’on s'est surtout arrangé pour les infantiliser, les rendant dépendants d’un système qui les broie et qui se nourrit de leur talent en recrachant le reste. Et en plus d’être totalement soumis au monde de l’édition, il y a cette administration, vilain petit caillou dans une chaussure de randonneur, qui ne leur permet pas de s’émanciper convenablement.

 

 

                                                                        Skyjoe,

 

 

                                                                        Le 23/10/2018

Écrire commentaire

Commentaires: 4
  • #1

    M.Tivi (mardi, 23 octobre 2018 13:18)

    Je ne savais pas que c'était aussi compliqué tout ça ! Merci pour le partage et sympa à lire en plus !

  • #2

    Stellibd Manga (mercredi, 24 octobre 2018 11:25)

    C'est tellement vrai tout ça... Moi en ce moment je sature, en plus vu que j'ai pleins d'heures supplémentaires à faire à mon travail alimentaire j'ai plus de temps pour mon travail de cœur, ma vocation... De plus j'ai peur d'abandonner, c'est dur de résister.. courage et merci pour ton article.

  • #3

    Skyjoe (mercredi, 24 octobre 2018 17:28)

    Courage Stelli,
    J'espère que tu réussiras à trouver un compromis satisfaisant entre ton job alim et la bande-dessinée...

  • #4

    Romain (mercredi, 24 octobre 2018 21:05)

    C long mais si on prend le temps c un regal. G pas tout compris par contre �

Ma Newsletter




Ils soutiennent Boo Tchou

 

 Aquadima, plateforme de produits culturels universelle.

Ant Editions, l'éditeur qui aime ses auteurs !


Boo Tchou, une bande-dessinée humoristique, de l'engagement citoyen, et un blog bd !

www.bootchou.com

Tous droits réservés sur la bande-dessinée "Boo Tchou" et sur le contenu en ligne.